debrief1Nous y sommes. La France a touché le fond en décrochant à Copenhague la dernière place du 59ème concours eurovision de la chanson, et ce pour la toute première fois en 57 participations.

Un résultat prévisible même s'il est injuste pour les Twin-Twin dont l'énergie, la sympathie et l'implication ont marqué cette aventure eurovisuelle. S'il est un point positif à retenir de ce cru 2014, c'est bien celui-là. Le trio français a parfaitement fait son job, sur place, et obtenu le prix de camaraderie auprès de la communauté de fans et de journalistes présents dans la capitale danoise. La "Moustache" française a enflammé les dance-floors de l'Euroclub et les Twin-Twin ont fait honneur à leur rôle de représentants de la France.

Malgré l'implication des 3 artistes, la France subit une déconfiture sans précédent, dernière du classement des jurys professionnels et dernière du classement du public.

Retour sur la sélection 2014.

debrief2L'été dernier, lors d'un sondage lancé par BonsoirParis, vous aviez majoritairement souhaité que la sélection française soit plus transparente et que le choix de la chanson soit plus démocratique. France3 a répondu à ces attentes en instaurant une sélection publique en deux temps. Dans un premier temps, trois chansons ont été choisies par un jury de présélection, jury qui, pour la première fois, a comporté un fan de l'eurovision et une télespectatrice de France3. Dans un second temps, c'est le public qui a choisi, parmi les trois chansons préselectionnées, celle qui irait à Copenhague. Sur le principe, on ne peut que saluer ce dispositif, plus enthousiasmant que le choix interne laissé à quelques individus dont la compétence a été infirmée l'an dernier.

De la préselection sont sorties 3 chansons, celles des Destan, celle de Joanna Lagrave et celle des Twin-Twin. L'an dernier, dès la parution de la chanson d'Amandine Bourgeois, nous nous étions insurgés contre ce choix, jugé comme totalement inadapté au concours. "C'est comme envoyer une bonne équipe de water-polo au championnat d'Europe de football", écrivions nous. Cette année, pas de réaction épidermique. Les 3 chansons nous paraissaient être dans le thème, mais en revanche, aucune d'entre elles ne présentait un gros potentiel. Pour rester dans la même métaphore sportive, on va bien envoyer une équipe de football au championnat d'Europe de football, mais une équipe de 4ème division..." C'est donc un choix par défaut qu'ont fait les télespectateurs. Les Twin-Twin l'ont visiblement emporté assez largement. On ne saura jamais ce qu'il serait advenu si le choix s'était porté sur les Destan ou sur Joanna ni si ce choix a été complètement honnète (France3 n'a pas communiqué le détail des votes, notamment ceux du jury).

Aux dires des membres du jury, les 3 chansons préselectionnées étaient les 3 "moins mauvaises" parmi les 10 titres en compétition. Et c'est bien là que le bas blesse. La mise en place d'un processus de sélection n'est qu'un leurre si cette sélection doit s'effectuer sur des propositions indigentes.

Warner aux manettes

debrief3La constitution de la liste des titres à sélectionner est, quant à elle, beaucoup plus obscure. Aux manettes, une société de production, Warner, avec qui France3 est en contrat. Anggun, Amandine Bourgeois, les Twin-Twin..., Warner place chaque année un artiste de son catalogue. On ne connaît rien des discussions, des réflexions, des stratégies développées en interne par Warner pour proposer tel ou tel artiste mais l'Eurovision n'est visiblement pas le soucis principal de la société de production. Son intérêt, c'est de mettre en lumière un de ses artistes. On aura jamais autant parler des Twin-Twin en France et c'est tout bénéf pour le groupe et pour Warner. Pour France3, on imagine bien que la contre-partie est financière, c'est Warner qui paye et tout le monde s'y retrouve. Sur son compte FaceBook, au lendemain de sa défaite, Joanna Lagrave remerciait ses soutiens et concluait par un "Bravo à Warner et à Twin Twin", une référence appuyée à la société de production qui nous laisse perplexes sur la réelle équité de la sélection... L'an dernier, Pascal Nègre (Universal music) n'avait pas caché être personnellement assez fan de l'eurovision. Il  semblait cependant ne pas pouvoir entrer dans un domaine réservé par contrat à un autre partenaire.

Que la sélection française soit chapeautée par une société de production ne nous dérange pas, à condition qu'elle s'inscrive dans un véritable projet pour l'eurovision, notamment avec la composition de chansons réellement destinées au concours. Ca n'est visiblement pas le cas. On recherche dans les tiroirs de la société de production, quel artiste on souhaite lancer ou relancer et, parmi ses titres ou dans des maquettes récentes, ce qu'on pourrait bien lui faire chanter. Ainsi, "Moustache" n'a pas été écrite pour le concours. Comme l'ont rappelé les Twin-Twin, dans la polémique sur les accusations de plagia de Stromae, la chanson a été composée avant le "Papaoutai" du belge...

France 3, un amateurisme coupable

debrief4Si les marges de manoeuvre de France3 semblent donc bien maigres dans le choix de la chanson, on ne peut que déplorer le pitoyable amateurisme de la chaîne française dans les prérogatives qui restent les siennes. A-t-elle vraiment les moyens de faire mieux ?

Malgré les bonnes intentions, on ne peut que souligner le côté désuet de la sélection présentée par France3. L'émission dominicale de Natasha St Pierre dans laquelle ont été présentées les 3 chansons en lice, aura eu tout du non-évênement cathodique. Il fallait vraiment être fan pour s'enthousiasmer devant cette émission... On passera sous silence la révélation du résultat des votes, un mois plus tard, en 30 secondes chrono...

Côté promotion de la chanson, ce fut cette année d'une rare indigence. Minimum syndical pour les passages en télé et désert total sur les ondes radios. Certains internautes de province, fidèles auditeurs de France Bleue, nous ont indiqué n'avoir jamais entendu le titre français sur les ondes de leur radio, pourtant partenaire de France3 sur le projet... Baromètre ultime, à la veille du départ pour Copenhague, la totalité de nos amis, collègues, familles nous posait encore la même question "Et c'est qui pour la France ?". L'audience de la chaîne, en baisse avec 2,7 millions de télespectateurs (13,6% pdm) apporte la sanction attendue à cette quasi absence de promotion. Ce n'est d'ailleurs pas la seule raison. On ne comprend pas comment France2, chaîne partenaire et amie (?), peut diffuser le "Plus grand cabaret du monde", une émission de variétés, le soir du concours, alors même qu'une 3ème émission musicale (The Voice) est déjà programmée sur TF1 !!!

DSC_0023 (2)Mais l'amateurisme le plus patenté nous a sauté aux yeux sur place. Nous avons la chance d'assister à l'ensemble des répétitions où se succèdent les candidats, leurs staffs et où l'on constate le professionnalisme des équipes qui ont travaillé en amont le concept visuel propre à valoriser leur chanson. Côté français, on improvise. C'est "Bricolo et Bricolette font l'eurovision". On invente sur place, un élément par ci, un élément par là, et sans vision artistique générale. Certes, les Twin-Twin ont répété 3 pas de chorégraphie mais c'est à peu près tout. Pire cette année, on installe les Twin-Twin dans un esprit concert alors que le principe de base de ce concours est d'être une émission de télé. Par exemple, le danseur se déplace à un moment sur un des cat-walk, execute quelques contorsions et incite les spectateurs à frapper dans leurs mains. Ca marche dans la salle mais comme ça n'est pas passé à l'écran, ça n'a strictement aucun intérêt. Y'avait il une équipe artistique qui a planché sur la manière la plus efficace de valoriser le visuel à l'écran ? On en doute.

debrief6Et c'est pourtant un point essentiel. Les néerlandais en ont fait la démonstration cette année. Avec une chanson décalée, que beaucoup jugeaient ennuyeuse et inadaptée au concours, ils ont trouvé un concept visuel qui a totalement optimisé cette chanson à l'écran. On ne peut dire qu'un grand bravo à celui ou celle qui a eu l'idée de cette ligne discontinue qui défile au début de la chanson, de ce huis-clos complice entre les deux artistes, de ce jeu de caméras circulaire, de ce jeu de regards mis en place.... C'est sûr que dans la salle, contrairement aux Twin-Twin qui ont joué avec le public, la prestation des néerlandais, n'avait pas vraiment d'intérêt mais quelle surprise en découvrant plus tard, le rendu à l'écran. Les néerlandais ont fait un travail de pro. D'ailleurs, s'il on regarde le trio de tête, Autriche, Pays-Bas, Suède, les trois ont le point commun d'avoir proposé des visuels extrêmement travaillés. Il ne s'agit pas de faire du visuel pour faire du visuel (ce n'est pas du cirque et les abus sont souvent contre-productifs, n'est-ce pas Anggun ?) mais d'imaginer, de concevoir, le visuel qui sera le plus à même de valoriser une chanson, quelle qu'elle soit. La chanson française n'était pas la meilleure qui soit, loin s'en faut, mais le visuel, plutôt cheap, n'a pas aidé. A cet égard, les Twin-Twin avaient annoncé aux fans, avant le concours, quelque chose de spectaculaire. On attendait donc beaucoup de la mise en scène et la déception était palpable après la première répétition du groupe.

En passant après la Suède et son visuel hyper élaboré, la France a souffert de la comparaison. Le rang de passage est d'ailleurs un sujet qui a fait parler sur place. Pour la deuxième année consécutive, la France a été positionnée à la plus mauvaise place à laquelle elle pouvait prétendre. L'an dernier, Amandine Bourgeois avait tiré un passage entre la 1ère et la 13ème place et la SVT l'avait positionnée en 1ère position. Cette année, les Twin-Twin ont eu la chance de tirer un passage entre la 14ème et la 26ème place pour, finalement, passer en 14ème position. Même si les règles sont connues, on aurait apprécié que France3 fasse part d'un certain mécontentement auprès des organisateurs. Dans un contexte international, il est toujours bon de dire les choses, de hausser le ton pour mettre une certaine pression. Sinon, à chaque fois, on n'aura aucun scrupule à nous mettre en mauvaise position en disant que les français s'en fichent. C'est le principe de base du lobbying. Il n'est pas question d'exiger un bon rang de passage mais faire part de son mécontentement peut avoir un impact inconscient sur les choix futurs. De réaction de France3, il n'y en a pas eu.

DSC_0029 (2)La chaîne française a d'ailleurs été très discrète sur place. Pourtant, Marie-Claire Mézerette, la directrice des programmes de variété de la chaîne était présente sur place toute la semaine. Celle qui déclarait récemment que "l'Eurovision est une farce" n'a pas marqué le concours de son empreinte. Pas de déclaration à la presse, pas de présence aux conférences de presse, une semaine quasi touristique pour madame Mézerette qui ne cache pas que "l'eurovision, ce n'est vraiment pas son truc". Sur ce point, on est d'accord avec elle. La délégation française, menée par un Frédéric Valencak dont on ne peut que saluer les efforts, la gentillesse et la disponibilité dans un contexte difficile, s'est effacée cette année derrière les Twin-Twin et leur aptitude au show et à l'happening médiatique. Les conférences de presse ont d'ailleurs été centrées sur la carrière et la vie des Twin-twin et n'ont quasiment pas abordé la prestation du groupe, l'environnement, le projet eurovisuel français. Les danseurs, le choriste.... on ne les a pas vus. Côté promotion, rien à signaler côté français. Quelques fans regrettaient ne pas avoir reçu, ne serait-ce que le CD de la chanson française. C'est vrai que pour la 1ère fois depuis 11 concours vécus sur place, nous rentrons en France sans le CD de nos représentants. C'est la crise....

Quelles conclusions tirer de ce débrief ?

debrief5Le constat que l'on fait est assez désabusé. Le costume est visiblement trop grand pour France3.

Sans moyens, la chaîne française en est réduite à déléguer les choix initiaux à Warner, qui assure le financement principal de la candidature française et dont les motivations ne sont pas directement axées sur l'eurovision. France3 bricole ensuite, avec de petits moyens, un projet sans ambition pour lequel la direction des programmes de la chaîne ne montre, ni envie, ni motivation excessive. La dernière place du concours, une faible audience, on aurait pu imaginer un peu d'agitation dans les couloirs de francetélévisions. Ca ne semble pas le cas et l'on peut craindre, objectivement, que rien ne change.

Evitons de nous ériger en donneurs de leçon en disant, "il faudrait faire comme-ci, il faudrait faire comme ça". Le problème n'est pas tant la façon de choisir la chanson que l'absence de "projet eurovision" crédible.

Seul un changement radical pourrait permettre de redorer l'image du concours en France et d'envisager de meilleurs résultats.

Malgré quelques efforts louables, il apparait que France3 n'est pas armé pour ce projet et que le changement radical souhaité commence par la prise en charge du concours par une autre chaîne, que l'on imagine très bien pouvoir être France2. Ce serait déjà un premier signal positif...

 Vincent Q. (eurovision-bonsoirparis.com)